Yoga Suisse m’a contactée pour une interview car je serai à Berne, pour le week-end de l’Assemblée générale de cette organisation faîtière du Yoga pour la Suisse. Ce supplément est destiné aux membres de Yoga Suisse; ils l’ont reçu avec le dernier numéro des Cahiers du Yoga (site internet www.cahiersduyoga.ch; contact email: info@cahiersduyoga.ch).

Teacher Training Course en 1991

Q: Tu as commencé la pratique du yoga très jeune. Quel a été le déclic?

R: Déjà toute petite, à l’âge de 4-5 ans, j’ai vu ma maman pratiquer. Elle n’enseignait pas elle-même. On lui avait recommandé le yoga pour son bien-être. C’était donc une chose tout à fait intégrée à la maison et j’ai eu, depuis mon plus jeune âge, envie de m’y mettre. Nous avions aussi pas mal de livres sur le yoga, notamment “Yoga et Sport” de S. Yesudian, que j’ai quasiment réduit en poussière, tellement je l’ai consulté! Un peu plus tard – nous étions alors en Belgique – j’étais dans une école religieuse où le yoga était non seulement connu, mais enseigné. En fait, c’est là, avec une petite sœur, que  j’ai commencé ma pratique.

Teacher Training Course en 1991

Q: Par la suite, tu as eu la chance de rencontrer Swami Vishnu Devananda et tu as décidé de te former dans la tradition Shivananda. Pourquoi ce choix?

R: A cette époque, j’étais de retour à Genève et il y avait là un Centre Shivananda, très accessible. Pour moi, c’était vraiment pratique. A l’époque, je m’initiais au yoga en utilisant, entre autres, le livre intitulé « Le Yoga. Guide complet et progressif », un ouvrage Shivananda qui est très connu. C’est un livre qui m’a convaincu, à cause de sa présentation holistique du yoga. Au Centre, je me suis rendu compte qu’en fait, le yoga était encore bien plus que tout ce que j’avais imaginé. J’ai découvert là un champ d’étude infini, en quelque sorte. Puis j’ai été ramenée très vite à rencontrer Swami Vishnu Devananda, qui était déjà assez âgé, et malade aussi. Il était venu passer quelques mois à Genève. Tout cela correspondait à une aspiration profonde. Cette rencontre a été une expérience bouleversante qui, peu à peu, a donné une orientation à ma vie. Ce que le Swami transmettait était admirable. Il y avait dans son enseignement un engagement total, l’amour pour autrui, la volonté de transmettre le yoga au niveau du cœur et de l’âme. Il y avait aussi une certaine exigence de cheminement, qui me convenait. Je me suis donc engagée à plein temps. Pendant un peu plus de quatre ans,  j’ai vécu dans les Centres Shivananda, non seulement à Genève, mais aussi à Munich, à Vienne, à Paris et à Londres. En fait, c’était une vie d’ashram qui m’a permis de m’imprégner profondément de la pratique et de la notion de Seva, le service. Ces lieux étaient imprégnés d’une culture essentiellement indienne/hindoue, qui n’était pas forcément la mienne. Quelques mois après le décès de Swami Vishnu-devananda, j’ai ressenti le besoin de prendre un peu de recul et de repos, pour intégrer l’enseignement reçu, et rattacher cette vision des choses à quelque chose de plus universel.

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Q: L’étape suivante pour toi a été de retourner dans la vie courante. Tu as alors travaillé pendant douze ans dans le secteur privé. Après près de quatre ans dans un milieu isolé, y avait-il des avantages à être à nouveau dans la vie de tous les jours, à vivre comme tout le monde?

R: Il n’est pas mauvais d’approfondir son expérience du yoga dans la vie « normale ». Pendant ces douze ans, j’ai eu la chance de mieux comprendre ce que vivent les autres, de reconnaître leurs besoins et d’apprendre à leur parler. Plus personnellement, alors même que mon aspiration profonde était de vivre « en yoga » et en retrait, cela m’a permis de découvrir qu’il est possible d’être heureuse dans la vie  »comme tout le monde », en dépassant la dualité de mes raga-dvesha (attractions/répulstions). Par la suite, j’ai commencé à enseigner le yoga en entreprise, un monde très différent de ce que j’avais vécu auparavant. Au départ, il y a eu de la curiosité chez les employés, parfois même une sorte d’inquiétude, mais au fil du temps, l’intérêt suscité par le yoga n’a cessé de croître. C’est un aspect intéressant  de ma vie qui a duré douze ans. C’est le temps qu’un disciple devrait passer avec son maître dans la tradition indienne.

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Q: D’où vient ton intérêt particulier pour l’Ayurveda et dans quelle mesure a-t-il influencé-t-il ta manière d’enseigner le yoga?

R: C’est Serge Aubry, récemment décédé, qui m’a le plus inspirée au départ. Malgré un emploi du temps chargé dans l’entreprise où je travaillais à Genève, j’avais finalement décidé de suivre une formation sur quatre ans chez Yoga7 pour obtenir la certification de Yoga Suisse. En fin d’études, j’ai consacré mon mémoire au yoga en entreprise et j’ai essayé de faire le lien avec l’Ayurveda, qui était devenu pour moi un moyen idéal pour faire passer le message du yoga dans le monde des affaires. Lors d’un voyage à Rishikesh, j’ai eu l’occasion aussi d’approcher l’enseignement de David Frawley qui était présent là-bas. L’Ayurveda est un art de vivre en harmonie et en santé, ainsi qu’une grille de lecture pour comprendre La Vie. C’est un ancrage, un retour aux éléments les plus simples et aux sources, telles que les Vedas. Il m’a amené à réétudier le Samkhya et à réintégrer la nature – dans sa simplicité tout autant que sa diversité – dans mon enseignement. Il m’a permis également de mieux comprendre ma pratique personnelle et de mieux la ressentir. Ces parallèles sont aussi la raison pour laquelle j’enseigne volontiers la pratique du yoga selon l’Ayurveda en fonction des saisons et des constitutions. En bref, l’Ayurveda aide à expliquer de façon très simple comment fonctionne la nature et comment nous fonctionnons nous-mêmes et, de ce fait, à mieux comprendre des concepts abstraits qui, souvent, nous semblent bien compliqués.

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Q: Aujourd’hui, dans nos écoles, la formation à l’enseignement du yoga est très fragmentée. Les matières sont dispensées sous la forme de modules, les examens sont formalisés. Comment vois-tu ce développement, comparé à une formation traditionnelle avec un maître unique?

R: C’est une question que je me suis souvent posée moi-même, étant de plus en plus sollicitée à enseigner dans des écoles de formation. Bien sûr, je vois le contraste entre ce que j’ai pu recevoir d’un maître comme Swami Vishnu Devananda et ce que m’a donné la formation que j’ai faite à Yoga7, que j’ai choisie pour compléter une formation d’enseignante très (trop) courte. Il y a des avantages des deux côtés. La différence principale est dans le suivi. Le maître est aussi un guide qui instille une énergie spirituelle pour accompagner le cheminement intérieur du disciple, en transmettant un enseignement sur tous les plans de l’être. Dans les écoles, chez nous, les cursus sont souvent très quadrillés, ce qui mène forcément à une certaine professionnalisation. Ce développement risque peut-être à terme de placer le concept même de yoga dans un carcan, ce qui n’est pas souhaitable. Par contre, un enseignement plus formalisé, comme nous l’avons ici, prépare mieux les futurs professeurs aux besoins de leurs élèves. Les thèmes sont abordés de façon systématique, ce qui permet de développer les compétences nécessaires à l’enseignement. On est alors moins pris au dépourvu et on a plus tendance à se poser les bonnes questions. Je pense que dans le contexte actuel, l’approche que nous avons est plus adaptée pour vraiment approfondir ses connaissances et s’engager dans la voie du yoga. Une démarche spirituelle devient alors une démarche parallèle à celle de la formation.

Teacher Training Course en 1991

Q: Tu étais membre de Yoga Suisse et maintenant, que tu habites en Bretagne, tu es affiliée à la FIDHY. Quels sont, d’après toi, les services les plus importants que tu t’attends à recevoir de telles organisations?

R: J’ai su que Swami Vishnu Devananda s’est inquiété de la montée des fédérations dès les années 1970. Il craignait de la part des fédérations et des écoles que le yoga devienne une simple affaire de formation à l’enseignement, voire d’argent.  Même s’il avait raison, sur un certain plan, je pense que le yoga authentique survivra aux modes et à la professionnalisation. Tout cela est une adaptation à notre temps. L’existence des fédérations est importante. Elles servent surtout de trait d’union entre les écoles et les enseignants. Aujourd’hui, le grand public du yoga est bien mieux informé que dans le passé et la reconnaissance des enseignants par une fédération est souvent perçue comme un gage de qualité. A part cela, les fédérations ont un travail d’information à faire. La profession évolue rapidement et les membres s’attendent à être renseignés de manière continue sur ce qui se passe dans le monde du yoga: actualités, nouvelles tendances, cours, post-formation, etc. Parmi les tâches essentielles des fédérations il y aussi la validation des écoles et de leur enseignement, ainsi que le soutien des professeurs d’une façon plus générale.

Merci, Michèle, pour cet entretien. C’est avec plaisir que nous participerons à ton atelier « Yoga et Ayurveda », qui se déroulera à Berne le 8 et 9 mars 2014, en marge de l’Assemblée Générale de Yoga Suisse.

Jules Zimmermann / 5.9.13

J’ai illustré cet articles de photos de ma formation (TTC) chez Sivananda (décembre 1990-janvier 1991). De bons moments et de très beaux souvenirs!

NB: Suis absente car en stage jusqu’au 3 novembre y compris.