Suite de l’histoire de la reine Chudala… Le roi, qui s’est retiré en ermite dans la forêt depuis des années, vient d’entendre l’histoire de l’éléphant, racontée par un jeune et sage Brahmachari (1) qu’il a choisi pour maître en matière de spiritualité. Sous forme de parabole, son maître vient de lui expliquer qu’il s’est trompé depuis des années sur son cheminement spirituel: « ton ascèse n’est que misère profonde, superficiellement masquée par l’honnêteté de tes mœurs ».

Le roi remarqua:
« Mais j’ai abandonné mon royaume, mon palais, mon épouse! N’est-ce pas là la perfection du renoncement ? »
Koumbha le Brahmachari répondit:
« Richesses, épouse, palais, terres, insignes du pouvoir royal, amis, etc. n’épuisent pas la liste de tes (anciennes) possessions. Ton renoncement n’est absolument pas complet. Tu as en effet oublié l’essentiel. Dès que tu auras abandonné cela aussi, tu parviendras à quiétude absolue. »
Le roi Shikhidhyadja :
« A défaut de mon royaume, c’est la forêt avec ses arbres et ses montagnes qui représente ce que je possède encore. Je vais l’abandonner, elle aussi. Je cesse de chérir cette caverne entourée d’arbres et de rochers. Maintenant, j’ai atteint le détachement absolu ! »
Koumbha:
« Les pentes de la montagne, l’eau, les arbres, le sol ne représentent pas tout ce que tu possèdes. Tu as encore oublié l’essentiel. Dès que tu auras abandonné cela aussi, tu parviendras au calme absolu de l’esprit. «
Shikhidhyadja:
« A défaut de la montagne, tout ce que je possède encore c’est mon ermitage avec ses étangs ainsi que ma hutte. Je les abandonne à l’instant. Je cesse de chérir ces choses. Maintenant, j’ai atteint le détachement absolu ! »
Koumbha:
« Les étangs, les buissons autour de la hutte, la haie de plantes grimpantes, la hutte elle-même n’épuisent pas la liste de ce que tu possèdes. Tu as oublié l’essentiel. Dès que tu auras abandonné cela aussi, tu parviendras au parfait calme de l’esprit. »
Shikhidhyadja:
« A défaut de tout cela, ce sont mes ustensiles, ma peau d’antilope et les murs de ma cellule qui constituent tout mon avoir. Je vais m’en défaire sur-le-champ. »
Sur ces mots, il se leva de son siège d’herbes tressées, calme et serein comme un nuage d’automne qui s’élève dans le ciel au-dessus d’un pic montagneux. Koumbha demeura immobile sur son siège, observant ses faits et gestes. « Qu’il fasse ce qu’il a décidé de faire – pensa-t-il- ce sera pour lui la meilleure des purifications. »
Shikhidhvadja déménagea tout le mobilier de la hutte, l’empila à l’extérieur et y mit le feu à l’aide de bois sec. Puis il s’assit à côté de Koumbha et le regarda brûler.
S’adressant à son rosaire, il dit:
« Longtemps je t’ai fait glisser entre mes doigts par simple manque de discernement. Aujourd’hui tu ne me sers plus à rien. Longtemps j’ai erré sur les sentiers du rite, dans la vaste forêt des mantras. C’est terminé maintenant ! » et il jeta le rosaire dans le feu, comme l’ouragan de la fin des temps précipite les étoiles du ciel dans l’incendie cosmique.
S’adressant à sa peau d’antilope, il dit: « Toi qui fus arrachée à un animal de la forêt, je t’ai longtemps gardée étendue sur mon coussin d’herbes. Tu peux t’en aller maintenant. Que les chemins te soient propices ! Que le feu te conduise jusqu’au ciel étoilé auquel ta moucheture te fait ressembler ! » Et, sur ces mots, il la jeta dans le feu.
II s’adressa ensuite à sa cruche: « Tu as gardé l’eau pour moi, Ô bonne cruche! Je ne puis t’en remercier assez! Tu as été le modèle même de la bienfaisante amitié, de la douceur et de la constance. Grâce à ce même feu qui avait déjà purifié ton corps avant que tu ne viennes à moi, pars maintenant loin d’ici. Que les chemins te soient propices ! » et il la jeta dans le feu.
Enfin, se tournant vers son coussin d’herbes, il l’admonesta en ces termes: « Toi qui restes toujours caché, comme l’intelligence du sot, tu t’affaisses toujours. C’est ton destin de tomber vers le bas. Deviens cendre ! »
et il le jeta dans les flammes.
Il se leva ensuite pour mettre le feu à la hutte de feuillage, désormais inutile, que, dans son aveuglement, il avait construit avec une vaine ingéniosité. Il détruisit et jeta tout le reste: ustensiles, vêtements, aliments même. Il le fit en silence, dans un calme apparent, mais avec une sombre et farouche résolution. Les troupes de gazelles s’arrêtèrent de ruminer et s’enfuirent de ces lieux dévastés comme les habitants d’une ville se précipitent hors de son enceinte lorsqu’elle s’embrase dans un incendie. Et tandis que le feu achevait de consumer tous ses biens, le roi – qui ne possédait plus que sa propre personne – dit d’un ton détaché et serein:
« J’ai cessé de considérer ces choses comme miennes. Aussi suis-je désormais un renonçant à part entière. C’est d’un bien long sommeil- ô fils des dieux – que je viens de m’éveiller. Qu’est-ce donc que cette voie que j’avais imaginé de suivre? Comment ai-je pu être dépendant d’un lieu, d’une cabane et de toutes sortes d’ustensiles? Je suis parfaitement calme, apaisé, heureux, triomphant. Tous mes liens sont détruits. J’incarne le renoncement total. Je suis vêtu d’espace, je réside dans l’espace, je suis moi-même espace. Dis-moi – ô fils des dieux – si quelque chose manque encore à mon renoncement ! »
Koumbha:
« Tu n’as pas encore tout abandonné, ô roi Shikhidhvadja ! Ne te joue pas la comédie du renoncement total et de la suprême félicité! Le plus important, tu ne l’as pas encore abandonné. Dès que tu le feras tu parviendras à la parfaite ataraxie ! »
Le roi écouta ces paroles et réfléchit un moment, puis il répondit ceci:
« La seule chose que je n’ai pas encore abandonnée – ô fils des dieux – c’est ce corps fait de chair et de sang, ce corps aux sens trompeurs. Mais si, à l’instant même, je me lève et me jette dans un précipice, j’aurai enfin atteint au renoncement absolu ! »
Sur ces mots, il se leva et il s’apprêtait déjà à se jeter dans un ravin tout proche, lorsque Koumbha intervint pour l’admonester:
« C’est pure folie de ta part – ô roi – que de jeter dans le précipice ce corps qui n’a rien fait de mal. Le corps est le résultat d’un très bon karma. N’en cause pas la perte. En outre, le corps n’encourt aucun blâme. Lorsque les fleurs et les fruits tombent d’arbre du fait d’un vent violent, personne ne reproche à l’arbre de les avoir perdus. O roi, renonce à l’égo qui gouverne le corps. De même que le vent agite les eaux de la mer, ainsi, celui qui met le corps en mouvement est l’égo.
Ce qui conduit au renoncement total- ô roi – n’est ni l’abandon d’un royaume, ni l’incendie (volontaire) de sa propre hutte, ni même le suicide. Ce qui est partout présent, cause unique de toutes choses, voilà ce qu’il convient d’abandonner pour que le renoncement devienne parfait ! »
Le corps est par lui-même aussi peu responsable des sensations de plaisir et de douleur qu’un arbre secoué par le vent l’est de la chute de ses fruits. Ce n’est pas le sacrifice de ton corps – ô prince aux yeux de lotus – qui te conduira au renoncement total. Ce serait trop facile! Tu ne deviendras un véritable renonçant qu’en éliminant ce principe mauvais qui agite ton corps, comme un éléphant en rut malmène les arbres de la forêt. Une fois ce principe abandonné, tout le reste, y compris le corps, est abandonné. Sinon, (le corps) renaîtra toujours et toujours. »
(A suivre)
(1) Brahmachari: Traditionnellement, le premier des quatre stades de la vie d’un homme hindou, celui de la jeunesse vouée au célibat et à l’étude. Par extension, celui qui respecte les voeux de Brahmacharya: célibat et abstinence en vue de l’élévation spirituelle.
Source:
Texte: Sept récits initiatiques tirés du Yoga-Vasishtha, traduit du sanskrit par Michel Hulin, Editions Berg International, Collection L’autre rive, 1987
Image: http://mitchellktravelphoto.wordpress.com/2008/12/18/back-on-the-road-serenity-at-maheshwar-and-sadhus/
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