Fred Vargas nous fait un brin d’humour et de philosophie sur une sujet qui nous concerne tous, peu ou prou. Bonne lecture!

… Autant éclaircir ce point dès maintenant : le Tracas vit sur l’homme et il se reproduit sur lui, à l’instar de notre insecte prédateur, j’ai nommé la Puce. Au contraire de cette dernière, d’humeur badine, qui parasite d’autres bestioles tels le blaireau ou le chacal, le tracas est strictement inféodé à l’espèce humaine. Avouons que ce n’est pas de veine. J’en connais d’aucuns qui tentèrent de refiler leurs tracas à un blaireau et qui s’y sont cassé les dents. En outre, à la différence de la puce, le tracas ne se noie pas dans l’eau du bain. Ce remède ne fait que l’étourdir à titre très éphémère. Ces petits rappels scientifiques pour bien fixer nos idées et comprendre que le tracas, de par sa nature, se cramponne continûment aux basques de l’homme, sauf en quelques exceptionnels moments de grâce, comme l’amour, qui constitue en soi un énorme tracas.
Force nous est donc de trimballer nos tracas avec nous, en les serrant dans un gros balluchon, suspendu par un nœud à l’extrémité d’un bâton. Cette technique de convoiement, rustique et fiable, a fait ses preuves. N’essayez pas la valise, le carton, le chariot, tous engins peu flexibles et mal appropriés au transport des tracas. Conservez le bâton, souplement calé sur l’épaule, selon la méthode dite « à la vagabonde ». Une variante consiste à scinder les tracas en deux balluchons, chacun accroché à un bout du bâton, avec portage latéral, dit « à la livreur d”eau », ou bien transversal, dit « à la chinoise ».
J’en connais qui conçurent l’idée de déposer leurs tracas sur une bête de somme, un âne, un bœuf. Cette technique, dite « du bât » fonctionne bien pour les farines, les raisins et les olives, en aucun cas pour les tracas qui ont tôt fait de détecter l’animal étranger et de se rabattre en hâte sur leur hôte légitime, l’Homme, auquel ils sont névrotiquement attachés. Cette affectivité basique du tracas, cette fidélité archaïque et monomaniaque n’est pas sans nous causer des soucis. Je crois bon d’indiquer ici que l’origine du tracas est très ancienne. De magnifiques échantillons, englués dans l’ambre fossile en compagnie des moustiques, ont pu être datés de quatre millions d’années. C’est dire que la chose ne date pas d’hier. Depuis son émergence hélas, le tracas n’a guère connu d’évolution morphopsychologique, ni de mutation éthique ou sexuelle. On pourrait rêver d’un temps futur où les néotracas convoleraient au mépris de toute morale, papillonneraient d’un balluchon à l’autre, nous lâchant un beau matin pour le voisin, et nous assurant de la sorte des répits opportuns. Las. Le tracas, conformiste et réactionnaire, ne montre aucune inclination pour le changement.
Enfin, je vous mets en garde contre la tentation séculaire d’échanger prestement votre balluchon de tracas contre celui d’un autre, que vous espérez plus labile, plus fondant. J’en connais d’aucuns qui s’en sont mordu les doigts. Car l’unique avantage de nos tracas propres tient à cette longue cohabitation qui nous permit de les apprivoiser. Il n’est pas rare ainsi que nous puissions commander à tel de nos tracas de rester couché, assis, ou de filer la queue basse à la niche. En volant les tracas d’autrui, vous vous trouveriez confronté à une meute inconnue et sauvage, ne tentez pas le truc…
Fred Vargas extrait de « Critique de l ‘anxiété pure ».
Merci Sylvie pour le texte.
Source des images: http://www.leoferre.net/daouda.htm. Daouda Diakhate est un artiste peintre Sénégalais