« L’esprit réalise de plus en plus son incapacité à dire « Je suis ceci, cela ; celui-ci, celui-là ». Car au moment même où jaillit en moi cette pensée que je suis ceci, cela, celui-ci, celui-là, ce phénomène, auquel j’ai tenté comme spontanément de m’identifier dans ma conscience mouvante, a déjà fui loin de moi – et moi, je demeure. L’expérience sensorielle et psychique s’écoule comme un flot continu que rien ne peut arrêter, le flot même de l’évolution inhérent au cosmos. Pendant qu’elle s’écoule, moi, je suis, dans un intangible présent : ni je ne change, ni je ne m’écoule avec elle. Tout passe, tout s’écoule, panta rhei. Moi, je suis. Que suis-je ? Qui suis-je ? Point d’autre réponse que la conscience même de ce je suis, transcendante à toute pensée.

« Je suis », et je n’ai point à atteindre ce « je suis ». Je ne suis pas un moi à la recherche de moi… Tout ce qu’il reste à faire à l’homme, c’est simplement se laisser saisir par cette lumière qui sourd du dedans, elle-même insaisissable. »


Dom Le Saux, Sagesse hindoue. Mystique chrétienne, Paris, 1965, p. 76-77