Aujourd’hui, de passage à la maison avant de repartir en stages jusqu’à la fin du mois, je laisse la parole à Lise Rodriguez, quelqu’un que j’aime beaucoup et que j’ai connu lors de stages. Je me souviens que dès notre première rencontre, nous avons été amenées à parler du yoga, du son et de la musique, vu que je chante des Mantras en stage et que j’aborde régulièrement ce thème. Nos échanges avaient été passionnants et Lise m’avait dit, il y a quelques années déjà, vouloir publier un livre à ce sujet… Voilà que son souhait est aujourd’hui exaucé. Alors, écoutons-la parler musique et yoga, dans sa quête du juste…

« Alors que je m’acheminais vers le point final – ou de naissance – du livre, plus précisément sur les dernières respirations de l’épilogue, une information m’est parvenue, disons par hasard : il y aurait désormais une Journée Internationale du Yoga, selon la décision qu’avait prise l’Assemblée Générale des Nations Unies sur l’initiative du Premier Ministre de l’Inde. Date choisie : le 21 juin… qui célèbre depuis plusieurs décennies – et à travers le monde – la fête de la Musique. Coïncidence tout sourire venant sceller, cette fois sur le rythme cosmique, une union consacrée dans le livre sous l’égide de « la quête du juste » ! Ainsi, depuis 2015, chaque 21 juin, Musique et Yoga sonnent ensemble, en harmonie, puisque tous deux accordés au Diapason universel, celui de la Porte solsticiale. Heureux jour de fête, heureux jour du couronnement de leur alliance, de leur yoga !

 

Pourquoi, dans ce livre, avoir réuni Musique et Yoga ? Il ne pouvait en être autrement… En effet, dès ma première rencontre avec le yoga – survenue bien après celle avec la musique –, ces deux disciplines, qui comportent l’une comme l’autre une dimension corporelle et une dimension spirituelle, se sont mises à vibrer à mon oreille dans un même accord, riche et limpide. Mes premiers pas dans l’univers du yoga n’avaient cessé de me ramener dans celui de la musique qui, à son tour, m’appelait irrésistiblement dans le monde du yoga : le yoga vécu comme un art, la musique comme un yoga, dans un Tout fluide et sans frontières où règne le silence le plus musical qui soit, parmi maintes formules magiques ressenties, telle la royale et universelle « sthirasukham âsanam » (la posture est ferme et aisée).

 

« Ce sont ces mots familiers,
ces sensations expérimentées dans mon contexte de violoniste,
qui m’avaient tant interpellée les premières fois sur mon tapis !
« Posture, assise, équilibre, ancrage, stabilité, centrage, concentration,
réceptivité, respiration, attention et détente, fermeté et aisance, relâchement,
répétition, assiduité, justesse, patience, persévérance, temps, écoute intérieure,
sensations, empreintes, attention, lenteur, visualisation, perceptions corporelle et mentale,
conscience, symétrie, asymétrie, ouverture, fermeture, contrôle, projection, espace,
son, silence, rythme, coordination, mémorisation, harmonisation des forces contraires,
finesse, précision, respect, discernement, confiance, unité… »,
tout ce vocabulaire déjà entendu, employé, pensé et vécu par le corps.
Je me rappelle combien toutes ces expérimentations résonnaient en moi
– et résonnent toujours – comme un écho prolongé de mon vécu de musicienne,
prélude et voie parallèle à mon chemin.
 »

(Musique et Yoga, la quête du juste, p. 23).

Fil conducteur ou basse continue de l’ouvrage, l’arc et ses nombreux symboles – dont celui de la quête d’élévation spirituelle – s’est imposé, à travers une œuvre d’art (La Poésie, tapisserie de Jean Lurçat) dès l’écriture des premières lignes. Aussi, l’incipit « A cause d’un arc » est-il revenu de lui-même, à la fin, après une déambulation dans le labyrinthe – mandala – commun des deux arts, pour envelopper, comme dans un mouvement circulaire, le texte où se croisent arc, archet et archer. Trois mots, trois sons, trois âmes d’un trio réuni par un bout de phrase percutant du philosophe allemand Eugen Herrigel dans Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc : « [L’archer] vise et est la cible ». Viser juste, jouer juste. Intervalle juste, placement juste, respiration juste. S’ajuster à soi, à l’Univers. Vivre juste. Et être. S’abandonner à l’instant. Le mot « être », en chahutant ses lettres, devient la proue de celui d’ »éternité ». La quête du juste se confondrait-elle avec celle de l’éternité ?

 

Si l’arc, dans cette réflexion, vibre comme un accord permanent, la géniale « gamme yoguique » de Patañjali (ashtanga yoga ou les huit membres du yoga), déclinée dans son Yoga-Sûtra, offre un soutien et une référence de choix à cette conversation entre Musique et Yoga. Avant de dérouler ses huit degrés successifs – huit marches empruntées par les deux acteurs –, quelques portes peuvent s’entrouvrir. Celles de l’univers musical et de ses différentes facettes (Voir les chapitres « La musique, une spiritualité » et « L’art instrumental, un sport de haut niveau »), celles du yoga ici défini comme une philosophie à pratiquer, une science à vivre, un art d’être, une partition à jouer, ou comme un espace d’affranchissement, ou encore comme un processus de transformation personnelle poco a poco. Enfin celles de la magie sonore et de la transmission du maître, au sommet dans cette étude sur les liens entre les deux disciplines.

 

De même que les huit étapes de l’ashtanga yoga se présentent comme une trame solide et constante dans le déploiement du livre, les trois attitudes fondamentales du kriyâ yoga (yoga de l’action) constituent un appui incontournable dans ce travail de jonction entre Musique et Yoga : l’effort (tapas), la connaissance de soi (svâdhyâya) et le lâcher-prise (îshvarapranidhânâ) se rencontrent et se cultivent bel et bien dans les deux « sciences artistiques »… ou « arts scientifiques » !

 

Noyau très éclairant de l’œuvre de Patañjali, cette fameuse échelle de l’ashtanga yoga élaborée par le sage indien conduit, échelon par échelon, à la magie de l’état de grâce, peut-être synonyme d’un samâdhi : règles de vie dans la relation aux autres (yama), dans la relation à soi (niyama), la pratique de la posture (âsana), la discipline du souffle (prânâyâma), l’écoute intérieure (pratyâhâra), la concentration (dhâranâ), la méditation (dhyâna), et enfin l’état d’unité (samâdhi), huitième et dernier palier. Une gamme où se rejoignent, à chaque degré, le musicien et le pratiquant de yoga. Attardons-nous, par exemple, sur quelques notes de l’étape « prânâyâma » :

 

« L’homme, un souffle musical. Grâce au souffle transmis par l’archet, le violon prend vie. Grâce à la respiration, le yoga se vit. Ici et là, la respiration est l’élément vital. Ici et là, la vie intérieure communie avec un au-delà tout proche. Communion qui ramène à soi. La visée en soi de l’archer. » (p. 111).

 

« Cet apprentissage rationnel, patient et répété renvoie à l’apprentissage instrumental où sensibilité et musicalité côtoient logique, patience et répétition. Et cela d’autant plus lorsque, sur le tapis de yoga, les exercices respiratoires sont proposés avec un métronome ! Exercices qui d’ailleurs multiplient de nombreuses propositions de durée, alignant des mesures de noires, de blanches et autres rondes n’en finissant pas de se succéder dans une pulsation immuable. Le ruissellement contrôlé du long filet d’air ne fait-il pas écho à la course maîtrisée de l’archet sur la corde ? Quant aux expirations brèves et précises de bhastrikâ prânâyâma ou de kapâlabhâti prânâyâma, ne s’apparentent-elles pas à un staccato aussi régulier qu’incisif ? Musique et yoga se coulent tous deux dans le grand rythme de la respiration où l’expiration, la première, fait de la place pour accueillir le souffle de la vie dans l’inspiration. » (p. 113-114).

 

Après la discipline du souffle, l’écoute intérieure, la concentration, la méditation – autant de degrés que vit le musicien –, survient samâdhi, l’état d’unité, ultime dans la gamme de Patañjali. En conduisant l’un et l’autre à cet état de fusion, en ouvrant aux dimensions d’un grand Tout, yoga et musique entrent mutuellement en résonance. Tous deux donnent cette impression de suivre la même voie de connaissance, celle qui se conjugue avec le présent et ses soupçons d’instants, dessille les yeux et dissout l’intrus installé à la place du Soi : l’usurpateur asmita (l’ego).

 

Mon oreille de musicienne et de pratiquante de yoga ne pouvait que prolonger cette évolution graduée vers l’état de yoga avec une poignée de sons feutrés sur le silence, voie royale de l’intériorité, dans le silence qui captive l’oreille. Et la rend prête au secret… Le silence, l’opéra où se joue l’essentiel. L’essentiel ou ce qui ne peut se dire, ni se peindre, ni s’écrire. […]. Le silence, calice de l’infini. Bruissement de la vacuité.

 

Dix planches, pour des pratiques courtes et très accessibles – baptisées « Partitions de postures » –, ponctuent l’ouvrage. Chaque séquence posturale, interprétée dans le silence d’une phrase musicale, s’ouvre bien entendu par une clé de sol !

 

Issues cette fois de véritables partitions, de brèves citations musicales accompagnent quelques pauses méditatives. Peu importe si elles ne peuvent être entendues par la lecture immédiate, la notation musicale est par essence si belle !

 

Divers témoignages placés en annexe complètent l’essai. Ceux de musiciens professionnels pratiquant le yoga, ceux d’élèves violonistes que j’ai invités à réfléchir sur ce que leur apporte la musique, et ceux de jeunes musiciens – toutes disciplines confondues – suivant des cours de yoga au sein du Conservatoire à Rayonnement Régional d’Angers où je suis professeur de violon. Diplômée du RYE (Recherche sur le Yoga dans l’Education) et convaincue de l’importance à donner à l’enseignement du yoga dans le milieu éducatif, j’ai pu ouvrir un atelier hebdomadaire à l’intention des élèves collégiens CHAM (Classes à Horaires Aménagés Musique). Leurs commentaires, portés principalement sur l’aspect réparateur et équilibrant du yoga, sont frais et édifiants.

 

Toujours en annexe se trouvent quelques extraits de lettres de mon maître de violon avec lequel j’ai eu la chance d’entretenir une longue correspondance épistolaire, remplie de respect mutuel. Ici et là, dans la musique comme dans le yoga, le maître authentique rayonne…

 

Musique et Yoga, la quête du juste est le fruit d’une réflexion nourrie des enseignements reçus à l’IFY (Institut Français de Yoga où j’ai suivi une formation de professeur, dans la lignée de T.K.V. Desikachar, fils et disciple de T. Krishnamacharya) et enrichie d’intuitions, de lectures, de re-connaissances, de rencontres précieuses issues d’écoles diverses, et, avant tout, d’expérimentations.

 

Alors que je m’appliquais à suivre mon cap dans le travail d’écriture, je me suis retrouvée plus d’une fois sur le chemin des écoliers – soufflé, je le soupçonne, par le livre lui-même –, découvrant des trésors avec autant d’étonnement que de joie. Surgissaient alors tantôt des sages indiens, tantôt des philosophes de la Grèce antique, tantôt des artistes, musiciens, peintres, tantôt des écrivains ou des poètes, Shakespeare, Proust ou Rimbaud en tête du côté de l’Occident, Sôseki, Rûmi ou Tagore du côté de l’Orient, tantôt des héros des mythologies du monde, et bien d’autres œuvrant dans tout domaine, à chaque époque, aux quatre coins de l’univers. Tous, reliés, immortels, semblent jouer pour l’occasion – chacun avec son propre timbre – une même partition au sein d’une symphonie universelle dont le thème murmure, juste, la musique de l’âme.

 

Ecoles de vie et de justesse inscrites, pourquoi pas, dans un chemin initiatique, Musique et Yoga sont chacun un rendez-vous avec soi-même, l’un et l’autre étant en relation intime avec le cœur de l’être. Le yoga, avec son regard pertinent et étiré dans un tempo lent, vient prolonger ce rendez-vous. Avec son travail de décantation et d’allègement – toujours de manière infiniment subtile et profonde –, il conduit d’un point à l’autre sur le cours de la transformation, tel un maître de l’encre. Grâce au champ d’expérimentation exceptionnel qu’il propose, il ne cesse de clarifier, de dévoiler comme la flèche de l’arc des dieux solaires mythologiques… ou l’archet du violoniste qui met à jour à la fois son âme de musicien et l’âme de son autre moi : le violon.

 

Musique et Yoga, deux voix / voies accordées, offertes à toute oreille, celle qui écoute… »

 

L. R.

Musique et Yoga, Lise Rodriguez

Musique et Yoga, la quête du juste, éditions Almora, 17€.