Cet article s’est construit petit à petit, en rédigeant des réponses aux commentaires et réflexions de lecteurs sur l’article sur le DVD de Paul Grilley[1]

Leslie Kaminoff

Quel juste regard?

Connaissances du corps, pratique personnelle et enseignement:
Quel serait le juste regard à porter au corps pendant le travail postural?

A ce propos, j’ai aimé les réflexions de Leslie Kaminoff, rapportées par Meagan McCrary, dans le Yoga Journal : http://www.yogajournal.com/teach/leslie-kaminoff-asanas-dont-alignment/. Lorsque l’on enseigne le yoga, on est confronté à une infinité de morphologies, et c’est parfois troublant, pour guider un groupe : d’un côté, on aimerait donner des consigne pour freiner certaines personnes raides, allant trop loin et faisant faux, « pour bien faire » et de l’autre côté, on aimerait encourager des personnes souples pour qu’elles aillent au bout de l’expérience dont elles sont capables…

On ne devrait jamais dire « jamais » en matière de posture de yoga explique Leslie Kaminoff. Il ajoute que la clé pour enseigner de façon sécuritaire est de focaliser l’attention du pratiquant sur Svadhyaya, l’étude ou la connaissance de soi. Il contredit la tendance actuelle qui consiste à baliser tous les alignements de chaque posture. En fait, il cherche surtout à faire changer de niveau la discussion, en demandant à chacun de réimaginer l’alignement sur les bases de sa propre posture. Leslie Kaminoff rappelle qu’il n’existe pas d’alignement correct de la posture qui soit universel: il n’existe que des alignements corrects pour un individu, dans une posture spécifique. [2]

Padahastasana

Dans cet article, il rappelle quelque chose d’essentiel:

« Le propos du Yoga n’est pas de faire des asanas, c’est de dé-faire ce qui entrave les asanas. »

La posture n’est pas une finalité en soi: elle permet d’enclencher le processus intérieur, Svadhyaya, vers la connaissance profonde de soi (et du Soi). Ainsi la pratique du yoga est un champ d’expérimentation, et non pas une simple application d’alignements purs et durs.

Il y a un allant, un dépassement qui se fait, dans le désir de connaître et d’expérimenter «l’axe», «le juste». Cela paraît de l’intérieur et certaines réponses quant au positionnement viennent d’elles-mêmes : le corps a son intelligence. Ce n’est pas facile pour les débutants, mais l’enseignant peut les conduire vers cela.

Importance de l’axe

Utthita Trikonasana - Wikipedia

[3] Un des principes que Paul Grilley rappelle aussi dans son DVD est l’importance de l’axe, par rapport aux extrémités. Par exemple, si l’élève, voulant prendre la posture de Utthita Trikonasana (le Triangle), voit son professeur montrer la posture et mettre la main au sol (ou l’entend proposer de mettre la main soit sur la jambe, soit au sol), il y a de grandes chances qu’il mette la main par terre, même s’il perd l’axe de la posture, en se penchant en avant et en se voûtant.

Nous avons naturellement tendance à privilégier les extrémités au détriment de l’axe. Or l’axe de la posture, tout comme le centrage psychique, est essentiel.

Si ce pratiquant de yoga se rend compte qu’en ne mettant pas la main par terre, mais sur la jambe, il travaillera en justesse et plus intensément la posture:

  • il effectuera la flexion à partir des hanches (sans voûter le dos ni se pencher en avant),
  • il intensifiera l’étirement des flancs,
  • et l’étirement des jambes sera plus intense lui aussi;
  • sa posture sera plus puissante, stable, ancrée,
  • sa conscience posturale sera bien plus grande.

Bref… c’est tout gagné!

Et qui plus est, il va probablement assouplir et renforcer son corps, et il ira vers plus d’amplitude dans cet asana, évitant de compenser un manque d’ouverture des hanches et de souplesse des jambes par exemple.

Ceux qu’il veulent trop en faire et les autres

Je rencontre beaucoup plus souvent des gens qui vont au-delà de ce qu’ils devraient, et donc faussent leurs postures en abimant les zones souples où se font systématiquement les compensations, que de gens qui vont en-deçà de leurs possibilités de peur de se faire mal ou par « paresse ». Je pense que ceci s’explique par notre culture moderne, très compétitive. [4]

Padmasana - Wikipedia

Je ne compte plus les « opérés » du genou que j’ai rencontrés… tous des apprentis yogis ayant trop forcé pour atteindre la posture du lotus (Padmasana). Je n’ai pas le « lotus facile », non plus.

En fait, j’y arrive! … si je compense avec les chevilles et les genoux… c’est bluffant et je pourrais même le tenir sur la durée. Le résultat ressemble à celui de la photo de Wikipédia ci-dessus.

C’est joli, mais j’évite. J’ai conscience que je tire sur les genoux et sur les chevilles, pour compenser un manque de rotation de la hanche. Alors, j’assouplis la zone des hanches, les piriformes, etc. pour assouplir et/ou éviter l’enraidissement. Le lotus parfait demeure quelque chose de peu accessible. Mais c’est un plaisir de le réussir parfois. Sinon, je m’abstiens d’aller jusqu’au bout: pas envie de le faire au détriment des genoux et des chevilles (ces dernières étant déjà fragilisées par mes nombreuses heures de méditation en Siddhasana, à une époque lointaine où je n’avais pas cette conscience/connaissance).

Dans mon précédent article, j’ai trouvé des photos illustrant mon propos (influence des proportions du corps sur la posture) sur un blog dont l’auteure avait le mérite d’avoir fait des photos (je n’ai eu ni le temps, ni l’envie de de faire). Je n’ai pas voulu m’exprimer, ni sur le ton, ni l’esprit de cet article, laissant le lecteur se faire sa propre opinion.

Aujourd’hui, les pratiquants du yoga se comptent par millions. Nombreux sont ceux qui trouvent le contentement dans l’exploration et le dépassement des possibilités de leur corps, puis la détente procurée. C’est une étape.

Mais je me dis que cela les conduira à autre chose, plus tard, peut-être… Cet article de blog en dit long sur la recherche d’excellence que l’on retrouve de plus en plus dans le yoga.

A ce stade, comme le constatait récemment un ami, formateur lui aussi, les nord-américains, ou même les occidentaux, ont dépassé les indiens dans leur recherche de la perfection des postures. Ils rajoutent même toutes sortes de variations qui amplifient l’intensité des postures classiques. Ce n’est pas un mal, car, comme je l’écris souvent, le yoga est vivant et il évolue pour les gens de son temps. C’est bien, tant que le corps est respecté. Or je rencontre pas mal de yogis abîmés.

Ceci dit, il ne s’agit pas de se faire peur. La pratique du yoga est une libération, un dépassement! [5]

Dvi Pada Viparita Dandasana_splash

 

L’apprenti yogi est un explorateur

Alors, que celui qui a tendance à toujours en faire trop en fasse un peu moins sur le plan du dépassement physique, qu’il pénètre profondément à l’intérieur de lui-même. Que ce voyage intérieur lui permette de découvrir l’axe qui est en lui, et qu’il découvre son essence profonde, au-delà de toutes projections ou fuite en avant du mental.

Et que celui qui a toujours besoin d’être poussé pour aller de l’avant, entre pleinement dans l’exploration des possibles, au-delà des limites du mental, qu’il s’autorise l’aventure qui conduit à la connaissance de soi !

Celui qui vit une exploration consciente (« honnête ») de la pratique, qui tient compte des limitations mécaniques du corps, ne voit pas là de limites à son expérience du Yoga. La posture sera prise un peu différemment, tout en recherchant l’intensité équilibrée entre Shira (stabilité, rectitude, force, puissance) et Sukha (douceur, lâcher-prise, « espace heureux »), dans la conscience de la structure et dans une intensité physique respectueuse. [6]

Paul Grilley

Il y a quelques décennies, on a eu peur du yoga et toute extension paraissait « antinaturelle ». Ainsi le yoga était une affaire « exotique » et n’était soit disant pas adaptée aux corps des occidentaux. Les choses ont changé. Aujourd’hui, les professionnels du mouvement sont d’accord pour dire que le mouvement maintient la mobilité : il est le principe de la vie. Le DVD de Paul Grilley date de 2004, sauf erreur. C’est un travail qui date un peu, mais il a été un des premiers à diffuser des informations importantes pour les apprentis yogis. Aujourd’hui, les personnes pratiquant le yoga ont en général une meilleure connaissance de leur corps et les livres exposant l’anatomie et le yoga sont nombreux.

Dans sa démarche, Paul Grilley, tout comme Leslie Kaminoff, se « bat » contre le postulat de la posture idéale. Il cherche dans son DVD à démontrer que l’Asana s’incarne différemment en chacun. Il reste à trouver, seul ou accompagné d’un professeur, la posture juste.

Comme le rappelle Jean-Louis, Paul Grilley a fait un beau travail en Yoga. Le Yin Yoga a débarqué en Europe aussi. C’est un retour vers un yoga plus classique. La tenue prolongée des postures ne permet pas de faux-semblants : le corps ne peut pas tricher sur la durée ! Tout d’abord contrarié, l’ego est finalement obligé de se positionner différemment.

L’expérience prime alors sur la projection mentale…

Namaste

PS: Merci à Sibylle et à Jean-Louis.

Mandala de la Sagesse

Images – sources:

[1] Photo de Leslie Kaminoff: http://www.yogaanatomy.org/about/ (site de Leslie Kaminoff).
[2]  Wikimedia/Wikipedia – Photo de Jemasty – http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Padahastasana_yoga_posture.jpg – Padahastasana.
[3]  Wikimedia/Wikipedia – Denise Weiner en Trikonasana, photographiée par Daniel Renkel – http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Denise_tava_yoga_trikonasana.JPG.
[4] Wikimedia/Wikipedia – Photo de Jesús Bonilla (Tanumânasî) – http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7d/Tanum%C3%A2nas%C3%AE_en_Meditacion_Loto_Padmasana.JPG – Padmasana.
[5] Wikimedia/Wikipedia – Photo de Mobiusinversion – http://en.wikipedia.org/wiki/File:Dwi_Pada_Viparita_Dandasana.jpg – Dwi Pada Viparita Dandasana.
[6] Photo de Paul Grilley: http://www.yogaanatomy.org/about/ (site de Paul Grilley).