Voici un article préparé pour les Cahiers du Yoga n°13 (site internet de la revue www.cahiersduyoga.ch. Contact email: info@cahiersduyoga.ch).

Sri Nisargadatta Maharaj

Sa vie

Nisargadatta Maharaj fut un grand sage indien, adepte de l’Advaita Vedanta (non-dualité), tout comme le Ramana Maharshi. Il est un peu moins connu que les autres sages dont la vie a été résumée dans les précédents Cahiers du Yoga… cela est peut-être lié à sa vie, très discrète.

Il naquit en mars 1897, dans une humble famille, sous le nom de Maruti. Son père fut tout d’abord domestique à Mumbai, puis paysan dans le village de Kandalgaon (Maharashtra). Il mourut alors que Maruti était âgé de seulement 18 ans. Maruti quitta alors son village pour Mumbai, où il devint marchand de bidies (cigarettes artisanales faites à partir des feuilles de Tendu). Il se maria et mena une vie simple, en tant que père de famille. Lui et son épouse, Sumatibai, eurent trois filles et un garçon.

A l’âge de trente-six ans, il rencontra son maître, Shri Siddharameshwar Maharaj (1888-1936) de la lignée « Navnath Sampradaya », qui enseignait la doctrine de l’Advaita Vedanta. Nisargadatta Maharaj fut initié par lui, puis vécut des états  d’extase successifs, jusqu’à l’éveil spirituel. A ce moment-là, il décida de partir en pèlerinage sur les routes de l’Inde…

Si nous connaissons Nisargadatta Maharaj, c’est probablement grâce à Maurice Frydman qui le découvrit et fit les enregistrements audio d’entretiens avec Nisargadatta Maharaj. Maurice Frydman publia ensuite ces entretiens sous la forme d’un livre intitulé « Je suis » (« I am that: talks with Sri Nisargadatta Maharaj »). Dès lors, des visiteurs du monde entier vinrent  rencontrer le saint homme à Mumbai.

Il transmit sa guidance à ceux qui venaient à sa rencontre, sous forme d’entretiens, pendant plus de quarante ans. À la fin de sa vie, Maharaj développa un cancer de la gorge, mais continua à donner des entretiens jusqu’à ses derniers jours. Il mourut le 8 septembre 1981. Toute sa vie, Nisargadatta resta un homme humble. Il ne rechercha ni la notoriété, ni la richesse. Alors que des personnes en quête spirituelle venaient le voir du monde entier, il continua à vivre tout simplement de son commerce de bidies.

Son enseignement

Sri Nisargadatta Maharaj enseignait avec des mots simples et des « formules chocs », percutantes, voire même provoquantes. Lui-même disait :

« Mes mots ne peuvent échouer, ils vont pulvériser les concepts de quiconque les écoute. »

Il pouvait se montrer très différent avec un visiteur ou un autre : par exemple doux, affectueux, patient, ou abrupt, coupant, impatient selon les circonstances.  Il intimait inlassablement les chercheurs à tourner leur quête vers le cœur de leur être :

« La vérité est vous-même. Cessez de vous en éloigner en lui courant après. »

Il expliquait à ses visiteurs combien nous, humains, sommes attachés à des concepts dont nous ne voulons pas vraiment nous séparer. Les conférences, les lectures ou les constructions mentales, n’ont pas grand intérêt, lorsqu’il s’agit d’expérimenter l’Indicible en soi-même :

« En réalité, rien n’arrive. La destinée projette éternellement, sur le mental, ses images, souvenirs d’anciennes projections ; l’illusion, ainsi, se renouvelle constamment. Les images vont et viennent – lumière interceptée par l’ignorance. Voyez la lumière et négligez le film.
Tant que vous attacherez de l’importance aux idées, les vôtres et celles des autres, vous connaîtrez le trouble. Mais si vous rejetez tous les enseignements, tous les livres, tout ce qui s’exprime en mots, si vous plongez profondément en vous-même et vous y trouvez, rien que cela résoudra tous vos problèmes et vous laissera la pleine maîtrise de toutes les situations, parce que vous ne serez plus dominé par les idées que vous avez de la situation. »[1]

Nisargadatta proposait à chacun d’entrer dans le « je suis » authentique, qui est Conscience et Amour :

« Quand je vois que je ne suis rien, c’est la sagesse. Quand je vois que je suis tout, c’est l’amour. Et entre les deux, ma vie s’écoule » exprimait-il.

Cette expérience passe par la compréhension directe de ce qu’est le « corps-intellect » auquel nous sommes si attachés. Ce travail inclut le questionnement, cher aux védantins : « qui suis-je réellement ? » :

« ll faut que vous compreniez ce qu’est cette conscience, elle ne comporte pas ces catégories, établies par les psychologues : ego, anima, subconscient, supra-conscient. Ils s’efforcent de construire un système afin de justifier leurs concepts. Orientez-vous vers ce qui précède les concepts. Lorsque vous réussirez malgré tout à comprendre et à vous établir dans cette pure observation, de nombreuses choses vont surgit en vous, c’est-à-dire dans votre conscience et vous allez penser « je suis ceci, je suis cela ». Des miracles même peuvent se produire mais ne vous y associez surtout pas parce que tout cela se maintient au niveau de la conscience et la conscience n’est pas la réalité. Ce que vous pouvez accepter n’est pas la réalité. »[2]

Nisargadatta poussait les chercheurs à faire face à leur fonctionnement intérieur secret et à voir vraiment et sans jugement leurs contradictions, fruits d’Avidya, l’identification profonde au monde, au corps et au mental, comme étant les réalités ultimes.

« Connaître l’origine de cette sensation d’existence, ou conscience du « je », c’est la libération. Vous êtes alors libre. Mais pas avant. »

Parallèlement, Nisargadatta enseignait qu’il n’y a rien à chercher. L’être humain recherche ce qui est déjà là : il est déjà l’absolu (Brahman). Quand cela est pleinement réalisé, le chercheur disparaît et devient identique au Brahman. Il expérimente alors Mokṣha, l’état de libération des désirs, de la souffrance et de la réincarnation.

L’enseignement de Nisargadatta était donc à la fois très simple, dans son langage et dans sa force, et complexe. Jean Dunn, qui est restée longtemps auprès Maharaj Nisargadatta, écrivait: « L’essentiel de l’enseignement de Sri Nisargadatta Maharaj est, d’un côté, facile à comprendre et d’un autre extrêmement difficile. »

En la présence du sage, il était impossible d’opter pour les raisonnements complaisants. L’investigation devenait alors l’indispensable travail de chaque instant. Cet engagement dans la  vérité de soi à soi nécessitait un recul permanent par rapport aux choses et à soi-même…

« Qui peut être conscient d’être conscient si ce n’est la conscience elle-même ? Existe-t-il une autre entité ? La conscience est là, elle est toujours consciente d’elle-même, le seul ennui est que cette conscience se soit identifiée au corps! »

Voici, pour terminer, l’extrait inspirant d’un entretien du 15 juillet 1980 avec le Maharaj Nisargadatta :

« MAHARAJ : Quel effet vous font mes paroles?

VISITEUR: Je suis convaincu que tout ce que dit Maharaj est la vérité, mais je lui demande de m’indiquer un moyen, une voie. Maharaj dit que la pratique traditionnelle, la sadhana n’est pas la voie, mais posséder la détermination de n’être que conscience est très difficile. Je m’efforce pourtant de la pratiquer.

M : Qui est ce pratiquant ? Il n’a pas de forme, il habite seule­ment ce corps. Combien de temps durera-t-il et que va-t-il gagner ?… Demeurez uniquement dans le Soi. Tant que vous n’y serez pas parvenu le pratiquant poursuivra sa sadhana, mais une fois établi dans le Soi, le but, la pratique et le pratiquant auront dis­paru. Un sankalpa est la signification d’un besoin, d’un objectif.

V: Qu’est-ce qu’un sankalpa ?

M : Vous voulez un diplôme, voilà ce qu’est le sankalpa et la sadhana est l’étude, les devoirs à faire. Aujourd’hui vous avez voulu me rencontrer, cela c’est un sankalpa. Vous avez marché dans les rues et grimpé mon escalier, cela c’est la sadhana. Ce san­kalpa n’a pas de forme, celui qui accomplit la sadhana n’a non plus pas de forme. Tant que vous serez identifié à une forme la pratique se poursuivra. Lorsque vous aurez atteint votre objectif ­qui est la découverte que vous n’êtes ni le corps, ni l’intellect ­alors il n’y aura plus de pratique. »[3]

Bibliographie :

Je Suis, Sri Nisargadatta Maharaj et Maurice Frydman, traduction de Sylvain Josquin, Éditions Les Deux Océans, Paris, 1982
A la Source de la Conscience, Sri Nisargadatta Maharaj, traduction de Paul Vervisch, Éditions Les Deux Océans, Paris, 1991
fr.wikipedia.org
http://maharajnisargadatta.blogspot.fr

Source image : Wikipedia, Nisargadatta Maharaj, 1973



[1] Graines de conscience, Entretiens recueillis par Jean Dunn entre juillet 1979 et avril 1980
Traduit par Marie-Béatrice Jehl, Éditions Les Deux Océans, Paris, 1982.

[2] Ni ceci ni cela, Traduit par Paul Vervisch, Éditions Les Deux Océans, Paris, 1986.

[3] A la Source de la Conscience