déc 22 2007
De la violence à Ahimsa - La relation à l’autre et au monde (2/2)
Il y a peu, je vous parlais de la violence qui existe dans notre relation à l’autre et au monde. La violence, ce n’est seulement la violence physique. C’est elle qui sourde déjà dans une pensée anodine, une attitude, une parole.

La violence est un constat quotidien. Alors que faire?
Il n’y a pas de recette miracle, mais heureusement des pistes à suivre.
L’universalité d’Ahimsa …
Ahimsa est la non-violence de moi à moi, de moi à l’autre. Ahimsa parle à tous, Ahmisa concerne tous les êtres doués de conscience.
Ahimsa est un Yama, une voie d’ascèse, une Sadhana (pratique en yoga).
A mon sens, en matière d’Ahimsa, l’importance est l’accord parfait entre le cœur (ou l’âme, la conscience) et la pensée (ou l’action qui en découle).
… et la multiplicité de son expression
Mais cette voie n’est pas forcément la même d’une personne à l’autre, même s’il existe une idée universelle de ce qu’elle la non violence.
L’exemple du végétarisme
Mon parcours de vie fait que j’ai expérimenté le végétarisme dès ma tendre enfance. Et aujourd’hui, il me serait difficile de manger de la viande, alors que j’ai expérimenté le végétarisme pendant tant d’années, que je vis en pleine santé et que je jouis de tous les plaisirs du palais, sans condamner de vie animale. Ceci est le résultat de mon parcours.
L’alimentation est quelque chose de très intime et souvent relié à l’enfance. Je ne génère donc aucune frustration, ni violence envers moi-même, en continuant à être végétarienne.
J’ai vu des bouddhistes tibétains, ayant développé Ahimsa et une immense sagesse, manger occasionnellement de la viande. Mais ils le font en pleine conscience et en remerciant l’animal qui a fait don de sa vie. Cet action, à mon sens, n’enlève pas leurs qualités d’âme.
Autre exemple: la Bhagavad Gita. Pour Arjuna, son véritable devoir de guerrier était de se battre contre les siens - et de tuer -, et non le refus de combattre. Il lui a fallu prendre du recul et recevoir l’éclairage supérieur (de Krishna) pour comprendre qu’il n’était qu’instrument de la volonté divine, en vue de rétablir le dharma (le bien).
Le problème est chez moi
Si je m’énerve facilement, le problème n’est pas chez l’autre envers qui je suis agressif. Il est chez moi.
Imaginons, par exemple, que je tape un bon coup de poing sur la table. La table ne m’a rien fait… Mais en fin de compte, c’est moi qui ai mal!
La violence envers l’autre, c’est souvent de la violence contre soi-même. Alors, au sens propre ou au sens figuré, on se fait du mal.
Et à force de répétition, la violence devient une habitude, une norme de comportement.
Nous entretenons tous ou quasiment quelques insatisfactions, pour des raisons matérielles, affectives, relationnelles ou autres. Cela entraîne une certaine dose de frustration au quotidien qui peut se traduire dans le comportement. Par exemple, pour «défouler» mes frustrations, je ne respecte pas les autres, de n’en ai rien à faire de l’environnement, etc.
«Drashtar», le témoin intérieur
Voici la technique que propose Patanjali. Il explique dans ses Yoga Sutra que réside en nous le «Drashtar». Drashtar est celui qui voit, le témoin, la conscience profonde qui est capable de prendre de la distance par rapport aux événements du quotidien. Drashtar se situe au-delà des vicissitudes de notre existence. Il est immobile et éternel observateur de l’agitation du monde et du mental. Il n’est pas affecté par les aléas de nos humeurs, car il relève de quelque chose de supérieur, d’universel. Drashtar est un sage qui réside en nous.
Lorsque surviennent des pulsions violentes, nous pouvons les observer, les ressentir, les accueillir plutôt que de les refuser et de nous voiler la face.
Ainsi, plutôt que de reléguer le Drashtar aux oubliettes, nous pouvons nous reconnecter à lui.
Et lui peut alors manifester sa sagesse jusqu’à notre niveau conscient. Nous pouvons nous reconnecter à son intuition profonde, à un ressenti extrêmement fin, qui va parfois au-delà du rationnel.
Un tel ressenti des situations, des personnes, du monde et de notre interaction avec eux, nous accorde à la vie, nous positionne. Il nous dicte intuitivement l’attitude à adopter.
Il devient dès lors plus aisé de savoir comment être et quoi faire, même dans une situation violente, comme Arjuna dans la Bhagavad Gita.
Ahimsa, ascèse ou liberté
Comme on le voit, tout est question de choix d’action, le plus en accord avec la conscience profonde.
Ahimsa est un choix délibéré, un acte conscient, une responsabilité personnelle. Ce Yama (restriction) est une ascèse ou une sadhana (pratique du yoga).
D’un côté, il peut être perçu comme restrictif par le Sadhak (yogi), puisqu’il s’agit de refreiner une tendance innée.
Mais de l’autre, vivre pleinement connecté à sa conscience profonde et «vivre en Ahimsa» de façon naturelle et spontanée, ressemble à la plus belle forme de liberté…
Comment connecter sa conscience profonde?
Se connecter à soi-même, c’est parvenir à se voir avec une distance bienveillante qui laisse de l’espace à une certaine forme d’indulgence et de patience, mais qui sait aussi reconnaître la nécessité d’un changement de comportement chaque fois que nécessaire.
Prendre conscience de ses manques, de ses frustrations, et se connecter à sa conscience profonde est possible.
- par l’introspection,
- la discrimination de la violence
- et aussi par la méditation
- mais encore: la prière, la confiance, l’ouverture aux autres, …
Ces pratiques nous aident à mieux nous connaître. Au fur et à mesure, nous devenons de plus en plus clairs, plus rapides et naturels dans nos choix, plus spontanés, plus justes. Nous nous connectons à nous-mêmes, nous sommes au plus vrai et au plus profond.
Les bouddhistes mentionnent très souvent l’ «interdépendance» des phénomènes. Nous sommes tous connectés les uns aux autres: mon bonheur dépend de celui des autres. Celui qui travaille sur sa conscience, influence forcément le reste de l’humanité…
Suis-je dans Ahimsa?
Certainement que dans vos vies vous avez déjà eu l’impression d’agir en parfaite harmonie avec une sagesse intérieure. Dans de telles occasions, même longtemps après, il ne demeure aucun doute par rapport à vos choix. Il demeure une impression paisible et heureuse d’avoir été au plus juste. Vous êtes en paix avec vous-mêmes.
Et ce, alors même que, vu de l’extérieur, votre attitude pourrait avoir été perçue comme violente.
Une certaine forme de violence – mais dans la conscience d’Ahimsa - a sa place, dans des contextes bien précis, tels que par exemple:
- correction (modérée, il va de soi) d’un enfant qui ne met plus de limite;
- violence physique envers quelqu’un d’injuste, par exemple pour sauver des vies mises en danger. Parfois, ne rien faire est plus violent que d’agir, si on en a les moyens.
Certainement aussi, avez-vous le souvenir d’un malaise intérieur par rapport à la non-violence, pour ne pas avoir été à l’écoute de votre conscience.
Même après coup et si cela est possible, ce malaise peut être apaisé par une communication vraie avec les personnes en cause.
La communication non-violente
Un article précédent a traité de ce sujet. Bien se connaître et être à l’aise dans la communication est utile pour désamorcer des conflits sous-jacents ou déclarés. C’est aussi savoir prendre conscience ces schémas «violents» et destructeurs que l’on peut avoir soi-même (inconsciemment) mis en place.
Voilà, je vais m’arrêter là. J’espère que vous avez tenu bon à cette longue lecture, car ce sujet nous touche tous, de très près.
J’écrirai un peu plus tard le troisième et dernier volet sur Ahimsa. Ce sera Ahimsa: une histoire de soi à soi…
Source image: http://site.voila.fr/acp/aikido.html


Bonjour,
un bien intéressant article que voilà……
En le lisant, 2 citations me sont venues à l’esprit, que je voudrais vous faire partager:
Tout d’abord au sujet de la violence, quand Michelle tape du poing sur une table qui lui a rien fait, une très belle phrase de Shantideva: “On ne s’irrite pas contre le bâton, auteur immédiat des coups, mais contre celui qui le manie; or cet homme est manié par la haine: c’est donc la haine qu’il faut haïr”.
Et la 2ème, de Michel Coquet, pour illustrer Drashtar, le témoin intérieur:” Reste à l’arrière plan, vigilant à être présent et reste l’immortel témoin de ce monde à jamais boulversé”.
Bonjour Rico,
Merci pour ces citations. J’aime beaucoup celle de Michel Coquet sur le témoin.
J’ai bien ri en lisant ce commentaire: car j’ai bien du mal à m’imaginer taper du poing sur une table. Mais en relisant mon article, c’est bien ce que j’ai écrit, en guise d’exemple!
J’en connais qui l’ont fait … et qui s’y sont même cassé main ou poignet.
Qui est Shantideva? Je vois souvent de ses citations…
Bonsoir,
Shantidéva était un philosophe indien qui a beaucoup influencé le bouddhisme tibétain. Voici une petite biographie que j’ai trouvé sur le net :
« Shântideva
(VIIIe s.)
Moine, philosophe et poète indien du VIIIe siècle, il enseignait à l’université de Nalanda. Les écrits de cet auteur-clé du Mahayâna, tenus pour des sources essentielles dans la tradition des bodhisattvas et la philosophie de la voie médiane, ont fait, au fil des siècles, l’objet d’abondantes études. »
Bonne soirée
Merci Rico,
Voilé quelques temps que Marc et moi nous disions qu’il fallait voir qui est cet auteur car nous voyons souvent des citations de Shantidéva dans les livres d’Olivier Föllmi.
Je les trouvais parfois très modernes et n’aurais pas pensé qu’il a vécu il y a si longtemps. Comme quoi la sagesse ne se démode pas…
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