août 30 2007
Kena Upanishad
Kena signifie “Par qui”. Elle est rattachée au Sama Veda, l’un des 4 Vedas. Comme l’Isha Upanishad, la Kena Upanishad porte le nom du premier mot qui la compose. Son texte très court, est divisé en 4 sections (ou Khanda). Elle est parfois aussi appelée la Talavakara Upanishad.Son histoire est celle d’un maître qui enseigne à son disciple la nature de Brahman…

Je rappelle que je ne fais qu’étudier les Upanishads et que je ne suis pas spécialiste en la matière. Je fais donc largement appel à des sources, que je rassemble, en mettant en évidence ce qui me semble essentiel. Mon effort vise, autant que faire se peut, à rendre ces textes d’une grande force, accessibles à un large public.
La trame de la Kena Upanishad
Les deux premiers Khanda, écrits en vers, racontent le dialogue entre un disciple et son maître. Ce dernier explique au premier la nature insondable du Brahman (le Principe Divin), qui se trouve derrière le monde des phénomènes.
Le maître démontre que le Divin ne peut être connu que par l’intuition, et non par la dialectique. Les nombreuses explications mènent toutes à Brahman, “par qui”… tout cela fut créé. Car Il est le Pouvoir Central qui illumine toute chose et tout être: Il est indivisible.
Les deux derniers Khanda, en prose, racontent une fable, dans laquelle les dieux manquent à reconnaître Brahman, parce qu’ils imaginent qu’ils sont eux-mêmes responsables d’une victoire. En fait, la victoire revient au Brahman…
Selon Swami Nikhilananda (auteur de “The Upanishads”, Volume I, 1990), les dieux de la fable représentent les forces psychiques qui contrôlent les organes des sens. Indra, le Roi des Dieux, est la Conscience de soi, le “je”, qui est leur chef. Les démons (qui ont été vaincus par Brahman dans la bataille) représentent les passions malignes de l’homme.
Parfois, les sens sont capables de dépasser une passion et d’obtenir soudainement un aperçu de l’Atman. Alors, ils sont fiers et pensent contrôler le Brahman tout entier…
Extraits de la Kena Upanishad
(Traduite et annotée par M. Buttex, d’après la version anglaise de Vidyavachaspati V. Panoli)
L’Upanishad commence par les questions du disciple :
I-1. Sous la direction et la volonté de qui l’esprit se dirige-t-il vers les objets? Sous la direction et la volonté de qui le Prana [1], cette énergie primordiale, se meut-il? Sous la direction et la volonté de qui les paroles sortent-elles de la bouche des humains? Qui est-Il, cet Être rayonnant qui unit l’œil et l’oreille aux objets qu’ils captent?
Suivent les explications du maître:
I-2. Il est l’oreille derrière l’oreille, l’esprit derrière l’esprit, le discours derrière le discours, la vitalité derrière la vitalité, et le regard derrière le regard. En vertu de cela, les sages, qui se sont affranchis de l’identité aux sens et qui ont renoncé au monde, parviennent à l’immortalité.
I-3. L’œil ne peut L’atteindre, ni la parole, ni le mental, et nous ne connaissons pas Sa nature. De ce fait, nous ne savons pas comment délivrer un enseignement à Son sujet. Car Cela est différent du connu, mais aussi de l’inconnu. Voici, en leurs propres termes, ce que les anciens nous ont enseigné à Son sujet.
I-6. Cela qui n’est pas visible pour l’œil, mais par quoi l’homme se rend compte de l’activité de sa vue, sache que Cela seul est Brahman, et que n’est pas Brahman ce à quoi les humains rendent un culte, ordinairement.
I-7. Cela qui n’est pas audible pour l’oreille, mais par quoi l’homme se rend compte de l’activité de son ouïe, sache que Cela seul est Brahman, et que n’est pas Brahman ce à quoi les humains rendent un culte, ordinairement.
I-8. Cela qui n’est pas inhalé avec le souffle, mais par quoi le souffle est inhalé, sache que Cela seul est Brahman, et que n’est pas Brahman ce à quoi les humains rendent un culte, ordinairement.
Alors, le maître met son disciple en garde, car la compréhension véritable n’est pas si simple qu’il n’y paraît:
II-1. Si tu penses : “Je connais bien Brahman, maintenant”, c’est que tu n’as compris que bien peu de la vraie nature de Brahman. Ce que tu connais de Sa forme, de même que cette forme que tu te figures à propos des divinités, est également bien peu. Tu dois donc poursuivre ton enquête sur la nature de Brahman.
II-2. Je ne pense pas que je connais Brahman, je ne pense pas non plus qu’Il me soit inconnu. Je Le connais et ne Le connais pas, tout à la fois. Celui parmi nous qui connaît cette vérité paradoxale, connaît Brahman; mais pas celui qui pense bien Le connaître, ou ne pas du tout Le connaître.
II-3. Celui qui pense ne pas Le connaître, celui-ci Le connaît. Et celui qui pense Le connaître, celui-là ne Le connaît pas. Les vrais connaisseurs pensent qu’on ne peut jamais Le connaître parfaitement (en raison de son Infinitude), tandis que l’ignorant pense qu’il Le connaît bien.
Le maître raconte à son disciple la fable:
III-1. Voici une histoire bien connue: un jour, Brahman remporta une victoire en faveur des dieux. Ceux-ci en furent transportés de joie, au point d’en oublier que c’était Brahman, le victorieux.
III-2. Ils en furent vite convaincus: “C’est de nous seuls que provient la victoire, à nous seuls en revient la gloire”. Brahman reconnut là leur fierté, et il alla les trouver, mais ils ne Le reconnurent pas, car il leur apparut sous les traits d’un Yaksha (un génie) venu les honorer.
Un à un, Agni, le dieu du Feu, Vayu, le dieu de l’Air, vinrent au devant de cette apparition pour démontrer leurs pouvoirs. Mais le dieu du Feu ne réussit même pas à brûler la brindille que le génie-Brahman plaça devant lui. Le dieu de l’Air ne réussit même pas à faire s’envoler ce même brin d’herbe. Enfin, Indra, le roi des Dieux, s‘approcha du génie:
III-12. À l’endroit même où se tenait le Yaksha un instant auparavant, se trouvait une femme au charme remarquable, dont Indra s’approcha. À Uma au teint d’or, fille des Himalayas, il demanda: “Quel est donc ce grand mystère?”
IV-1. “C’était Brahman”, répondit-elle. “De la victoire qui était sienne, vous vous réjouissiez et en tiriez gloire!” Indra comprit sur-le-champ que le Yaksha était Brahman.
Le maître termine son enseignement:
IV-4. Les instructions sur la méditation sont similaires à cet enseignement que Brahman donna aux dieux en apparaissant puis disparaissant devant eux avec la soudaineté de l’éclair, avec la rapidité d’un cillement. Telle est – connaissable uniquement par analogie – la nature divine de Brahman.
IV-7. Le disciple demanda: “Révéré Maître, parle-moi encore de cette Upanishad.” “Je viens de te l’enseigner. C’est bien sur Brahman que porte l’enseignement de cette Upanishad.”
IV-8. Une pratique ardente (Tapas), le contrôle de soi au plan sensoriel et mental (Pratyahara : le retrait des sens, l’intériorisation), l’accomplissement des actes prescrits (Niyama: les pratiques nécessaires sur le chemin spirituel), sont tels des pieds qui mènent à la Connaissance, dont les Védas représentent les membres, et la Vérité, la demeure.
IV-9. Quiconque acquiert ainsi cette Connaissance, voit ses imperfections effacées et s’établit fermement dans l’infinité et la béatitude de Brahman le Suprême. Oui, il s’établit fermement en Brahman.
Note [1] Prana: c’est le souffle, la respiration, le vent, mais encore: le principe de vie, la vitalité, l’énergie, la force. L’Upanishad se réfère donc à l’énergie vitale sous-jacente à toute la manifestation cosmique, non seulement individuelle mais aussi collective.
Enseignements de la Kena Upanishad
La Kena Upanishad explique que, tant que nous pensons être nous-même les auteurs de nos actes, nous sommes incapables de reconnaître Brahman, car c’est Brahman qui est le véritable acteur. La connaissance véritable permet de comprendre que, derrière des apparences trompeuses, le petit “moi” n’existe pas. Le jeu des apparences nous induit en erreur. En réalité, c’est la dualité même qui n’existe pas: il n’y a que le Divin qui joue le jeu de la création. Tout est Brahman.
La notion de Karma, la loi de causalité et d’effet, présuppose que celui qui agit est dans l’ignorance de cette vérité: la réalité est l’Unité. Le sage ne fait aucune distinction : il n’a conscience que du Brahman, l’unique; et ses actions ne sont pas identifiées à son égo. C’est donc Brahman lui-même qui agit à travers lui, et il ne génère donc aucun Karma personnel.
La Connaissance de Brahman passe par une compréhension de nature paradoxale. C’est une Vérité différente, qui dépasse l’intellect et l’entendement. Brahman est un principe indescriptible, omniscient, omniprésent, absolu, qui est sans commencement et sans fin, qui est dans tout et qui est aussi la cause de tout. C’est un être incompréhensible à l’intellect ordinaire. C’est un être mystérieux, totalement hors de portée de toutes les activités sensorielles de tout effort de raisonnement.
La Kena Upanishad enseigne que la Vérité de Brahman est intimement liée avec la nature et l’Homme. Que ce soit le flash d’un éclair, un clignement de l’oeil ou la pensée du mental, le pouvoir qui se manifeste est toujours Brahman. La soudaine Réalité que perçoit l’Homme derrière toute chose, dans un moment d’intuition, doit se transformer en une Réalisation permanente.
Le Pouvoir Unique qui illumine tout et chacun est indivisible. Il est l’Oreille derrière les oreilles, le Mental derrière le mental, le Discours derrière le discours, l’Energie Vitale derrière la vie. Les oreilles ne peuvent pas l’entendre, Il est ce qui fait que les oreilles entendent. Les yeux ne peuvent pas le voir ; Il est ce qui fait que les yeux voient. Le mental ne peut pas l’imaginer; Il est ce qui fait que le mental pense. Il est différent de tout ce que nous connaissons, et tout ce que nous ne connaissons pas.
Ceux qui pensent le connaître, ne le connaissent pas. Ceux qui savent que tout ce que leurs sens perçoivent n’est pas Brahma, sont ceux qui Le connaissent le mieux. Le sage le reconnaît parfaitement, comme étant le témoin le plus secret à l’intérieur de toutes ses cognitions, qu’elles soient sensations, perceptions ou pensées. Alors, Il est véritablement connu. Celui qui connaît Cela, atteint l’immortalité.
Sources :
Les Upanishads majeures, Collection Sagesse et Spiritualité, Editions Sand ;
http://www.les-108-upanishads.ch/;
http://www.realization.org/page/namedoc0/kena/k_i.htm;
http://www.centrejaya.org;
http://www.yoga-age.com/upanishads/kena.html;
http://en.wikipedia.org/wiki/Kenopanishad.


